V.O.

Gonzalo CELORIO

MEXIQUE

Gonzalo Celorio est né à Mexico en 1948. Professeur, critique littéraire et écrivain, il dirige depuis 2017 l’Académie mexicaine de a langue. Il a publié au Mexique cinq romans et plusieurs essais.

Los apóstatas

2020

Après deux romans flirtant avec l’autobiographie, Gonzalo Celorio ne peut échapper à un autre, pourtant source de souffrance pour l’auteur et pour l’homme. Il le confesse à sa sœur Rosa.

Il commence donc en revenant sur l’amitié de deux jeunes garçons élèves de la même école primaire qui ne s’éloigneront l’un de l’autre qu’au niveau de l’université. Quand on est l’avant dernier d’une fratrie de douze, qu’on a à peine connu son père, déjà âgé au moment de sa naissance, il est parfois un peu difficile de se repérer par rapport aux camarades de son âge éduqués de façon plus « normale ». Le roman qui se dessine ne se crée pas par une ligne droite. Gonzalo Celorio tâtonne avant de trouver, guidé par un hasard qui finit par devenir une évidence : le récit familial se fera autour de deux frères, l’aîné, Miguel et Eduardo, plus proche de Gonzalo, avec en plus l’ami de collège, un autre Gonzalo, Gonzalo Casas.

À 11 ans, Eduardo, sans préavis, décide d’entrer dans une congrégation mariste. Il est toujours apparu comme un garçon secret, silencieux. Quand son frère Gonzalo lui demande, la soixantaine passée, de lui parler de son adolescence, ces années où ils s’étaient perdus de vue, l’un dans leur famille, l’autre au couvent, il sent une certaine réticence qui peu à peu se relâche dans un échange de lettres, jusqu’à l’aveu de ce qu’il a dû subir d’un frère mariste, supérieur de l’école où, à 10 ans, il était interne. Ce sera le premier pas vers d’autres découvertes de l’écrivain. Eduardo avait déjà été agressé par un autre détenteur de l’autorité, comme on dit.

À partir de là, une soixantaine d’années ayant passé, il ne s’agit plus de reproches, de vengeances, mais, pour l’écrivain, de s’approcher de la vérité : leur mère avait-elle deviné ? Avait-elle été informée ? Avait-elle, aurait-elle pu faire quelque chose pour protéger son  / ses fils ? Le confier à l’internat des Maristes avait-ce été la solution qu’elle s’était imposée à elle-même ? Le travail du romancier devient cette série de questions qu’il se pose, qu’il nous pose, avec bien d’autres qui s’imposent à lui et qui donnent toute la profondeur à ce récit sur un des thèmes déjà bien connu grâce à la presse, au cinéma et à la littérature.

Mexico, dans les années 60, est presque encore et pour peu de temps une ville à l’ambiance provinciale, malgré sa croissance et elle deviendra peu après monstrueuse. L’enfance de Gonzalo est elle-même très provinciale, dans sa famille tout tourne autour de la religion, un catholicisme distancié mais envahissant.

Quand, après une présentation du frère aîné, Miguel, dont la vie sera détaillée à la fin du « roman », notre narrateur revient sur la destinée d’Eduardo, sur son engagement auprès de la révolution sandiniste et sur ses contradictions personnelles, assez énormes pour un lecteur européen mais pas étonnantes du tout pour son frère et probablement pour un Mexicain issu de la même classe sociale, par exemple sa richesse, arrivée tout droit de la Communauté européenne, due directement à ses fonctions « révolutionnaires », ses enfants semés ici et là, ses accrocs idéologiques (faire s’« évader » vers l’étranger les fils de ses amis « révolutionnaires » eux aussi pour leur éviter l’armée et en même temps (comme on dit chez nous !) une sincère volonté d’aider les paysans pauvres  et 40 ans passés au Nicaragua par cet idéaliste très matérialiste.

On comprend mieux certaines réalités latino-américaines, des situations qui peuvent nous apparaître comme incohérentes, voire invraisemblables, les frontières hermétiques dans une même ville entre les classes sociales, par exemple. On ne peut reprocher à l’auteur et à ses proches aucune arrogance consciente, mais leur façon de parler de ces gens du peuple ne parvient pas à cacher une impossibilité de communiquer d’égal à égal. Ils sont sincèrement généreux envers les défavorisés, ils ne restent pas inactifs, ils sont « de gauche », mais ils restent à leur place.

En plus de cette passionnante incursion dans la bourgeoisie éclairée mais qui  reste très bourgeoise tout de même, la trajectoire du frère aîné, Miguel, mystique, satanique, est étonnante. Gonzalo, le romancier, n’enjolive pas « sa » vérité, les mesquineries, les jalousies ne manquent pas, dans et hors de la famille, ce qui rajoute au réalisme de l’ensemble. Indirectement mais clairement, il montre les ravages causés par une religion – le catholicisme – mal appliquée qui déséquilibre certains, qui est à l’origine de séparations, d’incompréhensions durables, tout le contraire de ce qu’elle devrait être.

Ce long « roman », qui n’en est pas vraiment un, est aussi un outil indispensable pour pénétrer beaucoup de réalités mexicaines rarement aussi bien disséquées, la famille, la religion, les rapports entre frères, les silences coupables et le Mexique, pays multiple, vu en direct par un acteur de son évolution entre 1960 et le XIXème siècle.

Los apostatas, ed. Tusquets, 416 p.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / RELIGION / FAMILLE / EDITIONS TUSQUETS.

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