CHRONIQUES

César AIRA

ARGENTINE

César Aira est né dans la province de Buenos Aires, à Coronel Pringles, en 1949. Il a publié plus de cent romans et pièces de théâtre et des essais (sur Copi, entre autres). Il est également traducteur. Il vit dans le quartier de Flores à Buenos Aires.

Le tilleul

2005 / 2021

Surprenante, cette comparaison entre un artisan électricien modérément doué, semble-t-il, vu les réclamations suite à des courts-circuits consécutifs à son passage, et un écrivain. C’est pourtant très logique pour César Aira : les deux, contraints de manipuler sans mode d’emploi à leur portée des objets auxquels « ils ne comprennent pas grand-chose », fils électriques, douilles et dominos pour l’un, mots, souvenirs et images pour l’autre, se retrouvent exactement dans la même situation. Tout César Aira se trouve dans ce rapprochement apparemment incongru dont la logique saute aux yeux.

Sur la place centrale de Coronel Pringles (appelé familièrement Pringles par notre narrateur, une statue (la toute première installée dans la petite ville qui s’en était bien passé jusque là), hommage à la Mère (la Vierge ?), représentant une femme allaitant. Le sein un peu dénudé a été une grande source (j’ai osé !) d’inspiration pour les garnements à peine pubères, dont le jeune César faisait partie. Plus tôt, César étant encore plus jeune, la petite ville était d’une banalité telle qu’il lui fallait bien un écrivain (et aussi un peintre, comme dans Esquisses musicales) pour la faire connaître au monde !

César grandit entre un père géant tirant sur le noir (la notion n’est pas très tranchée en Argentine, un métis d’Indien et de Blanc est normalement appelé Noir) et une mère presque naine avec des lunettes si épaisses qu’elles semblaient être deux boules de  verre pour l’enfant.

Mais surtout il grandit en plein péronisme, dans sa phase finale (César Aira est né en 1949 et Perón a été chassé du pouvoir en 1955, avant de le reprendre en 1972 pour peu de temps). La façon de gouverner du général dictateur est plutôt difficile à expliquer à un non-Argentin, ces mémoires  démontrent qu’elles le sont autant pour un Argentin contemporain. Aussi ne cherche-t-il pas à expliquer l’inexplicable mais à faire sentir comment on pouvait vivre avec ce gouvernant inspiré par Mussolini et réussissant des réformes très favorables aux plus pauvres.

Ce sont des scènes quotidiennes, teintées de fantaisie, de légèreté et parfois de ce pessimisme que ressent parfois un garçon de 5 ou 6 ans, qui lui tombe dessus sans même qu’il sache ce que c’est.

Il regarde surtout beaucoup autour de lui, son père et ses sautes non d’humeur mais de croyances aveugles, qui passe d’un catholicisme un peu excessif (la communion quotidienne, quand on est l’électricien, père de famille et même peut-être de familles, quand même, à un péronisme du même tabac, sa mère qui semble dépassée aux yeux de l’enfant, qui joue son rôle. Il se regarde aussi, avec le recul de l’adulte qui se rappelle son propre passé, ses jeux, ses découvertes de ce qui l’entoure.

Contrairement à beaucoup de romans de César Aira, celui-ci est plus « classique », on y retrouve bien cette liberté qu’il a toujours pratiquée (déjà, dans La robe rose, son premier livre traduit en français, c’était en 1988, et il n’a pas pris une ride), une liberté qui se traduit par une légèreté, des moments de pure poésie qui se glissent au milieu d’une description pleine de réalisme, une fantaisie omniprésente, des moments de cette respiration que j’évoque pour Esquisses musicales et qu’on retrouve bien sûr autour de ce tilleul monumental au centre de la place principale de Pringles.

Le tilleul, traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot, 120 p., 15 €.

César Aira en espagnol : El tilo, ed. Beatriz Viterbo, Rosario.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / MEMOIRES / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Très bonne idée, celle des éditions Christian Bourgois, de publier le même jour, deux romans écrits à plus de quinze ans d’écart et qui présentent une parenté certaine, Le tilleul, souvenirs d’un enfant qui peut bien être César Aira (mais avec lui, sait-on jamais ?) et Esquisses musicales, où l’on retourne dans la ville natale, Coronel Pringles, pour une réflexion un peu surréaliste sur la création. En France les deux récits paraissent le 20 mai.

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