CHRONIQUES

Alejandro GARCÍA SCHNETZER

ARGENTINE

Alejandro García Schnetzer est né en 1974 à Buenos Aires. Il est éditeur, traducteur et écrivain. Il vit à Barcelone.

Requena

2007 / 2021

Mais d’où peut venir cet homme étrange qui un jour s’installa à une table de l’Albéniz, le  bar que fréquente le groupe de copains étudiants et poètes  dont fait partie le narrateur ? Il dit se nommer Requena, il intrigue les jeunes gens, les fascine. Il semble vivre un pied dans le réel et un pied dans un monde onirique, le sien, proférant des phrases philosophiques dont le sens échappe parfois mais qui parfois aussi étonnent par leur lucidité.

Dans les années 1930, Buenos Aires était un centre intellectuel de premier plan, le plus riche d’Amérique latine. Parmi les créateurs deux clans s’affrontaient, la rue et son peuple très… populaire et la délicatesse bourgeoise des salons et deux figures se détachaient, Roberto Arlt et Jorge Luis Borges. Eh bien (s’il avait existé), notre Requena aurait eu un pied dans chaque groupe.

Poète, traducteur de Shakespeare, philosophe, il écrit aussi des réclames pour des brosses à chapeaux et pour des semelles chauffantes : pourquoi souhaiter des frontières entre les genres ?

Cette époque, parfaitement recréée par Alejandro García Schnetzer est bien le moment, en Argentine en particulier (mais pas seulement) où bien des frontières mentales se sont diluées, le moment – trop bref – où les frontières géographiques, avant de se redresser, et de quelle manière, sont poreuses, où Victoria Ocampo accueille dans sa revue Sur et chez elle ce que l’Occident intellectuel compte de maîtres (Le Corbusier, Rabindranath Tagore, Drieu La Rochelle encore fréquentable). Bientôt Ramón Gómez de la Serna fuyant le franquisme s’installe à Buenos Aires (j’y reviendrai bientôt sur AnnA à propos de ses mémoires Automoribundia), un Gómez de la Serna auquel on pense en lisant Requena : bien des phrases qu’il prononce rappellent les géniales greguerías.

Quelques belles et grandes vérités parsèment ces courts textes qui mettent souvent le sourire aux lèvres d’un lecteur qui va de l’étonnement à l’admiration.

On croise aussi beaucoup de beau monde, Tirso de Molina (l’auteur du premier Don Juan), Spinoza, Marc Aurèle, Shakespeare, sans compter pas mal d’Argentins un peu oubliés malheureusement par les jeunes générations.

Le surréalisme dans la littérature n’est pas mort, jolie nouvelle que prouve ce Requena, on peut encore, en plein XXIème siècle se livrer à des folies de mots, d’idées, ce qui n’empêche ni de partager toute une culture, ni de faire rire de délires dont on ne sait plus s’ils sont enfantins ou intellectuels ! Un rayon de soleil au cœur d’une littérature souvent très sérieuse, cela fait un bien  fou, oui, fou !!

Requena, traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Ponzoda et l’auteur, éd L’Atinoir, 87 p., 12 €.

Alejandro García Schnetzer en espagnol : Requena / Andrade / Quiroga, ed. Entropía, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / SURREALISME / LITTERATURE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS L’ATINOIR.

En marge de Requena de Alejandro García Schnetzer, de Automoribundia, de  Ramón Gómez de la Serna et de Inventions du souvenir  de  Silvina Ocampo :

Les années 1930 en Occident sont une période de révolution intellectuelle. Le mouvement Dada suivi du surréalisme en est la manifestation la plus visible. En Argentine, très imprégnée de la culture venue d’Europe, le jeune Jorge Luis Borges tout juste réinstallé dans la capitale après un long séjour en Suisse, devient un des centres de la vie intellectuelle portègne. Il est toujours hasardeux d’enfermer les écrivains d’Amérique latine dans des genres comme on aime le  faire en Europe. Jorge Luis Borges, comme son ami proche Adolfo Bioy Casares et l’épouse de ce dernier, Silvina Ocampo, n’ont jamais été éloignés, intellectuellement, du mouvement surréaliste sans s’en être officiellement rapprochés. La parenté se trouve dans leurs œuvres, pas dans des déclarations.

Les trois livres cités ont été écrits à trois époques différentes, vers 1940 pour Automoribundia, entre 1960 et la fin des années 80 pour Inventions du souvenir et au début du XXIe siècle pour Requena et pourtant ils font revivre par les mots la capitale de l’Argentine dans les années 1930, d’où l’intérêt de les comparer, de les lire successivement, pour se rendre compte de l’extraordinaire parenté de ces trois œuvres, mémoires et roman, qui tous font éclater une liberté prise (volée ?) à une société encore assez rigoureuse et partagée par les personnages des trois livres. Ramón Gómez de la Serna, en voyage professionnel (il donnait des conférences) ou installé définitivement, pratique cette liberté d’actions qui lui est naturelle, Silvina Ocampo conquérant la sienne par ses rêveries de petite fille ou par ses espiègleries, Requena, le personnage inventé de Alejandro García Schnetzer, agissant en agitateur de pensées et d’actes.

Curieusement, le grand absent de ces trois ouvrages est… Jorge Luis Borges qui, dans la vie réelle de Buenos Aires occupait une place privilégiée qu’il cultivait ; il a lui-même écrit un texte sur Gómez de la Serna et dans ces trois livres il est dans le meilleur des cas simplement cité. Est-ce une injustice ou seulement le reflet d’une réalité : la vie intellectuelle portègne était alors d’une extrême richesse dont Borges était un des éléments ? Malheureusement cette période bénie n’allait pas durer, bientôt viendraient la guerre mondiale, l’arrivée au pouvoir du général Perón et une succession de dictatures qui  commencent dès 1930 d’ailleurs et ne s’achèveront qu’en 1983.

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