CHRONIQUES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

L’Empereur

2021

L’Empereur, le Berger vénéré du titre est un gourou sorti jadis d’un mystérieux néant. Vénéré par le narrateur abandonné enfant après le passage d’un ouragan, comme des centaines de garçons et de filles que leurs parents ne pouvaient plus nourrir, le Berger–Empereur règne sur son troupeau de moutons qui l’entourent, lui obéissent, lui cèdent. Même le Très Vieux Mouton, un vieil aveugle sage au bord de la mort le craint et préfère parler quand il est sûr que le « Maître » n’est pas à côté. L’ombre de Baron Samedi se devine proche, à certains moments.

L’homme qui raconte l’histoire devine les failles chez l’Empereur, et pourtant il accepte la soumission imposée, jusqu’au moment où il est chassé, devenu parasite.

Vue par un « petit », un « tout petit » de la société, l’oppression générale est ressentie par tous. L’Empereur régnant en tyran sur ses ouailles, donnant des ordres, est-il au fond pire qu’un patron régnant sur ses inférieurs, ses « collaborateurs », comme on dit maintenant ?  La force de l’homme qui raconte est en lui : face à l’Empereur, il a l’Autre intérieur, qui le guide dans ses décisions.

On ne peut qu’être porté par la somptuosité du style de Makenzy Orcel, certains passages touchent par leur réalisme, par leur dureté, L’Empereur est aussi une chronique du quotidien des oubliés, et soudain s’élève une vague de poésie sous la forme d’un hommage à La Femme, celle qui sait où elle va et qui regarde droit devant elle, de ses yeux vairons. La lumière sait s’échapper des laideurs qui ont envahi Haïti, la lumière de l’homme qui raconte, la lumière qu’il va  probablement perdre très bientôt c’est sa liberté, celle qui le fait vivre, celle qui le redresse, au mépris des petits chefs et du pseudo grand Empereur En refusant, en se refusant le malheur, il jouit de son existence ; ce n’est sûrement pas la meilleure, mais c’est la sienne, il ne peut en changer, et c’est pour cela qu’il en jouit.

Dominé, écrasé par son patron, pendant les mois où il gagne pauvrement sa vie, écrasé par l’organisation générale des choses dans un pays comme Haïti (mais qui pourrait être beaucoup d’autres régions du monde), l’homme  qui raconte garde au fond de son être son bien le plus cher : sa liberté intérieure, mais attention : ce beau récit n’est surtout pas une incitation à savoir rester soumis et à s’en accommoder Au contraire, c’est bien une incitation à cultiver, même modestement, même en silence, la flamme que chacun porte en soi Sublime leçon.

Mais on sait dès la première ligne que – peut-être, qui sait ? – la fin ne sera pas  une ouverture sur le paradis. Makenzy Orcel, romancier mais aussi poète, est un virtuose de la phrase, des atmosphères, jouant sur les contrastes, sur les ruptures de ton pour toucher son lecteur au cœur.

L’Empereur, éd. Rivages, 186 p, 17,50 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / RELIGIONS / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

On pourra compléter la lecture de L’Empereur avec celle de Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot (éd. Actes Sud) et aussi lire ou relire Maître Minuit (éd. Zulma) de Makenzy Orcel. Mes chroniques sur AnnA.

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