CHRONIQUES

Laurent BÉNÉGUI

FRANCE / CUBA

Laurent Bénégui est né à Paris en 1959. Il est romancier, scénariste pour la télévision et le cinéma et réalisateur.

Retour à Cuba

2021

Un grand-père béarnais, gazé dans les tranchées de la guerre de 1914, qui va s’installer à Cuba, un père né à Cuba qu’il devra quitter quand la révolution confisque les propriétés et une terrible dispute familiale, en 1979, qui, en France, en finira définitivement avec l’unité familiale. Pas définitivement, car Laurent, absent le jour de la rupture et ignorant ce qui s’est vraiment passé, est amené tout à fait par hasard à se plonger dans l’histoire de sa famille éparpillée.

Laurent Bénégui se décide donc à renouer des liens rompus depuis quarante ans, et cela se réalise mieux que ce qu’il aurait pu craindre. Une tante âgée lui raconte volontiers les débuts difficiles de la plantation de café, dans l’Oriente, sur la Sierra Maestra, dans la région de Guantánamo. Elle avait été achetée au début du XXème siècle, confiée à des gérants peu compétents ou peu honnêtes, puis reprise par son mari et par elle dix ans avant la révolution.

Le cafetal qui avait appartenu à la famille Bénégui reprend vie sous nos yeux. À force de travail, les Bénégui sont prospères, ce n’est pas une richesse énorme, mais ils peuvent être fiers des fruits de leurs efforts. Puis éclate la révolution, qui nous est expliquée par des victimes, c’est le mot : assez vite on les prive de la propriété. Ce qu’ont ressenti ces personnes est bien une injustice, ils n’avaient rien à voir avec les grands patrons des distilleries ou des fabriques de cigares, encore moins avec les mafieux nord-américains qui régnaient sur La Havane. Leur sort ressemble beaucoup à celui des pieds-noirs d’Afrique du Nord.

Sur Cuba, on a rarement entendu l’autre version des mois qui ont suivi la révolution, elle ne manque pourtant pas d’intérêt et ne cherche pas l’objectivité, si tant est que la notion puisse exister.

Avant la rupture de 1979, la grande famille (le premier des aïeux cités a eu quand même 18 enfants) est relativement unie malgré le manque de dialogues. C’est l’histoire (la Grande Guerre, la Révolution castriste) qui a fait son histoire, allers et retours entre le Béarn et Guantánamo, fortunes plus ou moins solides des uns et des autres, jalousies et indifférences, ces dernières ayant causé un silence de plusieurs décennies sur des aspects de certains proches, que Laurent Bénégui découvre grâce aux récits des membres les plus âgés encore vivants.

Cela devient une enquête à suspense qui marie la politique et l’histoire internationale, trois générations de Français qui vivent un pied sur chaque continent, n’appartiennent vraiment ni à l’Amérique ni à l’Europe, certains étant enterrés à Cuba, d’autres dans le Béarn. Au centre, un descendant, l’auteur n’ayant plus de lien direct avec les Antilles mais ressentant plus que de la curiosité, une véritable attirance pour ce qui est une des terres de ses ancêtres, qu’il nous fait partager généreusement. Sa générosité consiste à ne rien cacher, y compris les côtés moins reluisants de cette saga : l’argent, moteur de toute action, qui peut conduire à des trafics (beaucoup de dollars détournés) et à un aveuglement ou plutôt une méconnaissance – compréhensible – sur ce qu’a été l’histoire cubaine de tout le XXème siècle.

On découvre et on comprend beaucoup de choses en lisant cet attachant Retour à Cuba : surtout ce qu’ont vécu, ce qu’ont ressenti les petits propriétaires, surtout s’ils n’étaient pas cubains et qu’ils n’avaient pas eu l’occasion, ni la volonté, de s’adapter au pays nouveau. Cette vision, qu’on ne peut pas leur reprocher, est à mettre en parallèle avec celle, par exemple de Leonardo Padura, le grand romancier qui vit toujours à La Havane et qui analyse avec une distance remarquable l’évolution de ce pays qu’il aime profondément, malgré tout.

Retour à Cuba, éd. Julliard, 308 p., 22€.

MOTS CLES : FRANCE / CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS JULLIARD.

Il est évidemment intéressant de prolonger cette lecture et de lire ou relire par exemple Les trois frères Castro d’Eduardo Manet ( Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2018/12/19/eduardo-manet/) ou L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura (Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2019/01/31/leonardo-padura-2/), en attendant le prochain : Como polvo en el viento , (traduction prévue pour l’automne prochain), sur l’exil des Cubains à travers le monde.

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