CHRONIQUES

Mario VARGAS LLOSA

PEROU

Né en 1936 à Arequipa, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature et lauréat de très nombreux prix, est l’auteur d’une trentaine de romans et d’autant d’essais. Il s’est aussi consacré à la politique, se rapprochant des libéraux européens et américains.

L’appel de la tribu

2018 / 2021

On ne peut qu’admirer, aimer, le grand romancier qu’a été et que reste souvent Mario Vargas Llosa. On peut avoir des doutes sur ses visions politiques qui, en 1990, ont été à l’origine d’une amertume qu’on ne retrouve heureusement pas dans ses romans mais qu’il a du mal à cacher dans ses interviews.

L’appel de la tribu  se présente sous la forme d’un recueil de sept études sur des penseurs qui ont influencé et même marqué Mario Vargas Llosa. Mais, avant de découvrir ces sept écrivains, il faut accepter un éloge sans nuances de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher (sans tout de même la moindre allusion à sa très grande proximité avec le général Pinochet) et à leur politique, il faut accepter l’idée, naturelle pour lui, qu’aucune égalité sociale ne peut être envisagée entre « studieux et  paresseux »  ou entre « intelligents et sots », ou encore l’idée que le principe de l’égalité des chances est exclusivement libérale. On a du mal, après cela, à comprendre comment il peut donner en exemple (libéral) le système éducatif français et l’instruction publique et gratuite de la IIIème République.

Adam Smith (1723-1790) est le premier modèle étudié, avec La Richesse des nations, titre qui résume une idée motrice : le but premier est s’enrichir. Ensuite, la majorité pourra en profiter.

José Ortega y Gasset (1883-1955). Ce penseur espagnol en marge des courants philosophiques de son époque, la « Génération de 98 » en particulier (Mario Vargas Llosa souligne sans sourciller les « extravagances » de Unamuno) ne choque pas notre auteur péruvien quand il prétend que la colonisation a fait la grandeur de l’Espagne (sans un mot pour les conséquences sur les Amériques). Au passage, et toujours à propos des écrits d’Ortega y Gasset, il est amer de voir Mario Vargas Llosa célébrer le centralisme du général Franco qui a su réduire le régionalisme et il ne semble pas gêné que le philosophe espagnol, quand il parle de culture, rejette en vrac Debussy, Mallarmé, Proust et Gómez de la Serna.

Friedrich August Von Hayek (1899-1992)  dont Mario Vargas Llosa analyse les arguments là aussi pour les défendre, quitte parfois à manquer de clarté et de cohérence (les vrais économistes en manquent souvent, un non professionnel n’échappe pas à ce risque), de réalisme aussi : la corruption générale dont il accuse ses adversaires n’existerait donc pas chez ceux qu’il soutient ?

Sir Karl Popper (1902-1994). Né à Vienne mais ayant passé la plus grande partie de sa vie hors d’Autriche, Popper commence très fort : le modèle platonicien est « collectiviste, irrationnel, dictatorial, raciste, antidémocratique ». Ensuite, on s’égare un peu, en sortant du débat central (le libéralisme) pour se pencher sur la fragilité de la vérité, sur la relativité de l’histoire. Ce long chapitre offre un intérêt nouveau : quelques pages personnelles de Mario Vargas Llosa autour de sa conception du roman.

Raymond Aron (1905-1983). Malgré ses excès désormais inévitables (traiter Merleau-Ponty de « crétin de service » ou encore réduire mai 68 à Paris à la « disparition des formes de politesse et à la multiplication des gros mots dans les médias » est un peu court), c’est le chapitre le  plus acceptable, la cible principale étant la conception marxiste de Staline, qui ne fait plus guère débat en 2021. Il y est fait de nombreuses allusions à la religion catholique (on aurait pu attendre d’un Latino-Américain au moins quelques mots sur la Théologie de la Libération, contemporaine des écrits d’Aron… en vain.

Sir Isaiah Berlin (1909-1997) très peu connu hors de la Grande Bretagne, il est né en Lettonie et a enseigné en Grande Bretagne et aux États-Unis. D’une extrême modestie, il n’acceptait qu’avec réticence la réédition de ses œuvres. Une de ses principales théories, les « vérités contradictoires » semble assez pessimiste : les idéaux qui motivent les hommes, pour attirants qu’ils soient, se contredisent et s’annulent l’un l’autre, à l’image de notre devise française : Liberté Égalité Fraternité, qui, donc, ne peut fonctionner, c’est inéluctable. La seule échappatoire est l’obligation de choisir un des trois termes, ou deux à la rigueur.

Jean-François Revel (1924-2006), plus qu’un philosophe, est un journaliste pour Mario Vargas Llosa, bien qu’il ait beaucoup écrit sur la philosophie et les philosophes. L’analyse du pessimisme de Jean-François Revel (qu’on pourrait comparer à l’optimisme dynamique d’un Edgar Morin, jamais cité dans L’appel de la tribu) est judicieuse, mais l’influence de Jean-François Revel, qui aurait dominé et même monopolisé la vie intellectuelle en France après la mort de Sartre et de Raymond Aron, semble bien surestimée.

J’ai personnellement toujours été convaincu des vertus d’une provocation bien maîtrisée, mais cette fois, je dois avouer avoir été perméable à celle qui se manifeste à de multiples reprises dans ce livre, et je le regrette, je n’aurais pas dû : ce genre de contre-vérités devraient rester au niveau qui est le leur : un simple jeu (dangereux) pour faire réagir. Reste, une fois la lecture achevée, un vide, et pas des moindres : quel sens donner aux mots libéral et libéralisme ? Comme si cela était évident, et c’est loin de l’être : Mario Vargas Llosa utilise beaucoup ces termes dans cet ouvrage, mais sans qu’on puisse savoir s’il le prend dans l’acception en cours au XIXème siècle, dans celle de Margaret Thatcher, ce qui semble le cas, vu la dévotion qu’il lui porte, ou celle, plus « moderne », d’un Emmanuel Macron.

À un moment où le néolibéralisme que défend Mario Vargas Llosa semble être fragilisé, il y a un certain courage à offrir au public ce livre très polémique : au moment de la pandémie, est-il encore possible de refuser l’intervention de l’État ou prôner une croissance sans limite ?

Il ne faudrait toutefois pas que L’appel de la tribu fasse passer au second plan le romancier qu’est Mario Vargas Llosa. Il est probable que ses idées politiques seront assez vite noyées. Beaucoup de ses romans lui survivront.

L’appel de la tribu, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd.  Gallimard, 336 p., 22 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol est essentiellement publié aux ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : PEROU / MONDE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS GALLIMARD

Simultanément, paraît un dialogue entre l’intellectuel italien Claudio Magris (né en 1939, il est romancier, journaliste et universitaire), autour de la création littéraire face au monde actuel, La littérature est ma veangeance :

La littérature est ma vengeance

2011 / 2021

En 2009, l’Istituto Italiano di Cultura de Lima (l’équivalent du Cervantes des hispanistes) a organisé un dialogue entre le romancier et essayiste italien, Claudio Magris et Mario Vargas Llosa autour de la littérature.

Cela donne lieu à d’intéressantes « conversations », deux monologues qui se répondent pour être exact.

Roman et société est le titre de la première, au cours de laquelle les deux écrivains dissertent sur les rapports, pour un romancier, entre fiction et politique, sur l’engagement et aussi sur le style, qui doit être différent en fonction du genre choisi.

Le temps de la fiction est un sujet capital pour les deux auteurs. Le temps est par ailleurs le débat suivant, le temps grammatical dans un roman, après d’intéressantes remarques sur Ulysse et l’Odyssée.

Entre utopie et désillusion, le chapitre Culture, société et politique, nos deux créateurs naviguent dans le pessimisme : comment lutter contre cette culture pop qui s’est imposée un peu partout dans le monde ? Comment concilier communautarisme et libertés démocratiques ? Questions qui restent en suspens.

La littérature est ma vengeance, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau et de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard, 96 p., 12 €.

MOTE CLES : PEROU / MONDE / LITTERATURE / SOCIETES.

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