CHRONIQUES

Camila SOSA VILLADA

ARGENTINE

Cristian Sosa Villada, avant de devenir Camila, est né(e) dans un village de la province argentine de Córdoba, ville où elle a fait des études de communication et de théâtre. Elle a participé à plusieurs spectacles qui lui ont valu des prix d’interprétation. Depuis 2015, elle publie, poésie, puis romans. Las malas a reçu en2020 au Mexique le Prix Sor Juana Ines de la Cruz.

Les Vilaines

2019 /2020

Une femme tient un bébé dans les bras. Vers elle, s’approche dans la nuit, un cortège de transsexuelles, dix peut-être. « On dirait une invasion de zombies avides « : voilà une des premières images des Vilaines. Ça pourrait être effrayant, Camila Sosa Villada rend la scène surréaliste (Buñuel, je crois, aurait aimé l’idée), mais surtout elle lui donne une sorte de poésie un peu maligne.

Camila Sosa Villada, qui elle-même est née garçon, déborde dans ce premier roman de trouvailles, images, mots, jeux avec ce qui est peut-être pour le lecteur la norme, mot dont on aurait du mal à donner une signification unique au moment où on termine la lecture.

Elles sont jeunes, cabossées par des enfances d’abandon, de rejet et de violences, leur vie d’adulte n’est pas pire, chaperonnées qu’elles sont par Encarna, qu’elles appellent leur tante, et qu’on croisera un peu par hasard, baraqué et barbu, toujours prête à leur donner un coup de main, un repas et son affection. C’est elle aussi qui a recueilli le bébé posé dans un buisson épineux du Parc Sarmiento, dans le centre de Córdoba, ville argentine au pied des Andes.

Les Vilaines  n’est pas un roman (quoique, parfois ?), c’est plus un témoignage, une confession qui raconte – très bien – une vie de mise à l’épreuve et de volonté : la nature de Cristian/Camila lui est imposée, elle le sait très tôt, il faut faire avec, mais sans cette volonté d’imposer sa nature d’abord à elle, puis aux autres, elle ne pourrait que s’effondrer, couler. La volonté ne fait pas tout, danser peu vêtue dans un cabaret minable n’incite pas les spectateurs à respecter la danseuse qu’est ce jeune homme. Elle doit accepter, mais jusqu’où ? Le garçon timide qui fait tout pour ne pas se faire remarquer dans la rue de son village devient jeune fille en robe légère, l’ombre menaçante de son père qui ne peut accepter un fils gay, et encore moins un travesti, planant en permanence sur ses escapades. Une autre blessure pour Camila, au moins aussi douloureuse, est la misère matérielle dans laquelle elle a passé son enfance, entre une mère soumise et souvent délaissée et un père par moments violent qui passe beaucoup de temps avec sa « deuxième famille », une femme inconnue et deux garçons qui sont un peu comme des cousins pour Cristian, qui n’est pas encore Camila. Les aléas d’une existence sans argent, sans espoir, continuent à la tarauder devenue adulte et, peut-on le dire, presque heureuse.

Le vie de tous les jours, avec les autres trans, avec la tante Encarna, est faite de manques (l’amour et la tendresse dont elle rêve sont remplacés par l’amour et la tendresse d’Encarna et des autres « filles », elle est faite aussi d’une bonne dose de complicité, d’éclats de rire (parfois forcés), de jalousies, de violences aussi, le tout mêlé à un puissant sentiment d’injustice contre leur sort. La colère est là, toujours, contre ce qu’elles ont été en naissant, contre les parents et la société, hypocrite et incapable de comprendre ou, puisque comprendre n’est pas possible, d’accepter une réalité. Mais la colère s’estompe devant des moments où la vie explose dans un – court – moment pendant lequel tout devient possible. D’ailleurs la vie de tous les jours est elle aussi double : étudiant sérieux le jour, se prostituant la nuit.

J’imagine qu’une majorité de lecteurs et de lectrices découvriront un univers très éloigné du leur. Le grand mérite de Camila Sosa Villada, en ne se posant ni en héroïne ni en victime, est de rendre très proches des vies qui pourraient déplaire, choquer, révulser même, ce qui, grâce au ton très naturel du récit, n’est qu’émouvant. Un grand pas vers la compréhension, l’acceptation d’autrui.

Les Vilaines, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, 208 p., 16,60 €, version numérique, 14,99 €.

Camila Sosa Villada en espagnol : Las malas / La novia de Sandro (poésie), ed. Tusquets. / Tesis sobre una domesticación, ed. La Página, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

Sur un thème semblable, voir mon commentaire des romans Las biuty queens (ed. Alfaguara) de Iván Monalisa Ojeda (dans la rubrique V.O.), et Je tremble, ô Matador de Pedro Lemebel (éd. Denoël).

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