V.O.

Jorge MARCHANT LAZCANO

CHILI

Jorge Marchant Lazcano est né à Santiago en 1950. Après des études de Lettres, il travaille comme journaliste et publie son premier roman qui est censuré par la dictature. Scénariste à succès pour la télévision dans les années 80, auteur de théâtre, militant de la cause homosexuelle, il a publié une quinzaine de romans.

De ahí venía el miedo

2020

Aux alentours des années 1900, le Chili, pourtant au bout du monde, était-il aussi isolé de toute civilisation occidentale ? Augusto, écrivain et diplomate, à l’instar des premiers Indiens importés d’Amérique à la Cour d’Espagne, découvre ébahi la rudesse de la vie ordinaire dans la campagne anglaise et celle des rapports sociaux entre ses habitants.

On connaît, en France, Edward Morgan Forster (1879-1970), surtout grâce à son roman Maurice et, probablement, grâce au film qui en a été l’adaptation réussie. On connaît bien moins Edward Carpenter (1844-1929), poète et militant (socialiste, végétarien, féministe et homosexuel). Et on ne connaît pas du tout Augusto D’Halmar (1882-1950), romancier chilien disciple de Zola.

Ces trois créateurs ont bien existé, tout ce qui est dit de leur vie est rigoureusement exact. Jorge Marchant Lazcano a simplement imaginé une rencontre qui aurait pu se produire si le hasard l’avait voulu. Le romancier n’a-t-il pas parmi ses pouvoirs celui de forcer le hasard ? Surtout si ça lui donne la possibilité de jouer avec les ambiances, littéraires et historiques ? Dans De ahí venía el miedo, il joue non seulement avec ce hasard qu’il crée, mais aussi avec ses anciens confrères, les auteurs britanniques d’il y a un siècle, de ceux qui prenaient la longue période victorienne comme décor et comme référence (morale, entre autres) pour dénoncer ses travers. On se retrouve souvent, dans le roman de Jorge Marchant Lazcano, en plein récit de Oscar Wilde ou même de Arthur Conan Doyle, sans pourtant que ce soit une parodie ou un pastiche.

Edward Carpenter était un militant affirmé, il vivait isolé, cultivant son vaste jardin, ne cachait pas ses idées politiques ou sa situation sentimentale : il vivait depuis des années avec un paysan de la région. Quant à Foster, il ressentait très vaguement une attirance pour un jeune Indien, son étudiant venu en métropole, mais n’imaginait pas qu’il lui soit possible d’aller plus loin dans sa relation. La société victorienne était encore bien solide. D’Halmar, enfin, bercé par le catholicisme bourgeois sud-américain, était lui aussi conscient que les amis qui avec lui avaient mis sur pied une communauté imitée de Tolstoï, qu’on n’appelait pas encore écologique mais qui déjà appliquait ces préceptes modernes et idéalement égalitaires, pouvaient devenir plus que des amis.

Cette rencontre due au hasard − et au talent de Jorge Marchant Lazcano −, est l’occasion idéale pour chacun de se poser quelques questions fondamentales qui tournent toutes autour de la connaissance de l’autre et de soi-même : est-on vraiment ce que l’on montre aux autres, ce que l’on se montre à soi-même ? L’autre est-il ce qu’il veut (ou peut) nous montrer ? Un Sud-Américain qui, à ce qu’il paraît, vit entouré de bêtes sauvages dans les forêts indomptées n’est-il pas au fond très proche de ce que nous sommes, nous, Anglais « civilisés » Notre société si bien réglée n’enferme-t-elle pas elle-même des bêtes sauvages prêtes à nous dévorer ?

Ils ont tant en commun, ces trois écrivains et aussi cet homme du peuple, l’amant de Carpenter pourtant peu cultivé, les idées sociales, le retour à la terre, les doutes sur leur « moralité », cette unique journée passée en commun sera une confirmation pour certains, une découverte pour d’autres. C’est aussi peut-être, en plus de cette avancée timide, une occasion manquée qu’ils regretteront de n’avoir pas réalisée. Et pour tous, lecteur compris, c’est une superbe façon de se rapprocher de l’acceptation de l’autre, différent ou proche.

Notre auteur chilien a plusieurs fois prouvé ses qualités d’architecte, il se surpasse ici, mêlant réalité (la fidélité des personnages à leur modèle est remarquable) et une fiction d’un réalisme troublant, à l’image des romans anglais de l’époque : E.M.  Forster imaginant, au cœur de cette journée unique, le sujet de Maurice est un exemple parmi d’autres dans cette nouvelle réussite de Jorge Marchant Lazcano.

De ahí venía el miedo, ed. Tajamar, Santiago de Chili, 312 p.

MOTS CLES : CHILI / ANGLETERRE / LITTERATURE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TAJAMAR.

Voir aussi sur AnnA les commentaires sur les romans Un sang pareil au mien et La nuit qui n’a jamais porté le jour.

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