CHRONIQUES

Fernando A. FLORES

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Fernando A. Flores est né à Reynosa, dans l’ Etat de Tamaulipas. Sa famille s’est installée au Texas quand il avait 5 ans et où il vit actuellement. Il est également photographe. Les larmes du cochontruffe est son premier roman.

Les larmes du cochontruffe

Si vous ouvrez ce roman, écrit en anglais par un jeune Mexicain installé depuis presque toujours chez le voisin du Nord, vous devez vous attendre à tout ! On peut se poser la question : quel rapport peut-il y avoir entre le vol à grande échelle de plusieurs de ces énormes têtes sculptées d’origine olmèque (au Sud du Mexique) et la (re-) création de certaines espèces animales disparues à des fins alimentaires. Mais, au fait, le cochontruffe est-il comestible ? N’est-il qu’une création légendaire ?

La frontière entre États-Unis et Mexique est particulièrement surveillée, plus encore que de nos jours. Esteban Bellacosa, le personnage principal, n’est pas franchement un trafiquant, mais qui donc peut être totalement « innocent » dans des endroits si confus ? Il est en tout cas d’une honnêteté scrupuleuse, même s’il « travaille » avec des gens bien moins recommandables. Entre deux âges, veuf qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort précoce de sa fille, très solitaire, il survit parce qu’il le faut bien, un peu dégoûté par la société qu’il est obligé de subir.

On connaît cette frontière, amplement trumpisée, mais celle du roman bénéficie non d’un mur (comme promis), mais de deux (c’est encore plus sûr, paraît-il). On connaît les cartels de la drogue. Justement Pacheco, un des caïds, le plus puissant de la région, vient de passer l’arme à gauche, et pas de façon naturelle. On connaît moins ce nouveau trafic double, mis à la mode, si on peut dire, il y a peu : des têtes d’Indiens, momifiées et réduites, qui se vendent comme des petits pains et, d’autre part, la reproduction d’espèces animales disparues.

L’auteur imagine une étape de plus vers une horreur encore plus forte que celle que le Mexique, entre autres, est en train de souffrir. Mais on est obligé aussi de repenser au terrible livre-reportage du journaliste et romancier mexicain Sergio González Rodríguez [1], cela nous rappelle que l’imagination de Fernando A. Flores part de bases bien réelles. On connaît aussi ces crises économiques à répétition qui frappent les pays d’Amérique latine.

Et pourtant nous voilà complètement dépaysés par la magie (assez noire) de ce jeune écrivain qui détourne à peine des situations connues, mais cet à peine est énorme. La fantaisie, débridée le plus souvent, n’exclut pas l’émotion, teintée de triste tendresse, elle est au fond très pessimiste : la vie, hommes et animaux confondus, peut être horrible, un certain recul permet de s’écarter – temporairement – de l’horreur pour s’évader vers l’étrange, et c’est une belle avancée.

Rien ne manque dans l’aventure de Bellacosa, on change d’atmosphère d’un chapitre à l’autre, on baigne dans des ambiances troubles, parfois lumineuses, luxueuses même, comme pendant ce repas clandestin où l’on est prié (obligé) de manger TOUT ce qui sera proposé (imposé), clones d’animaux disparus depuis des siècles inclus. Ou alors on est en plein thriller, avec poursuites et enlèvements avant d’entamer une amitié qui pourrait être durable. Le tout est imprégné par la présence subtile d’un petit cochontruffe, peut-être mythique mais bien réel auprès de Bellacosa, peut-être amical, peut-être indifférent, on ne pourra être sûr de rien, mais on s’attache à cette petite bête silencieuse et larmoyante ! Fernando A. Flores surprend au long de ces 300 pages, non pour faire des effets, mais pour jouer.

Il s’est vraisemblablement amusé à nous entraîner vers des territoires frontaliers. En prenant beaucoup de plaisir à écrire, il en donne encore plus à ses lecteurs !

Les larmes du cochontruffe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Duant, éd. Gallimard, Collection La Noire, 336 p, 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / SOCIETE / FANTASTIQUE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS GALLIMARD.

Si vous avez aimé ce roman, Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela, premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. En librairie depuis le 20 août, aux éditions Métailié. Voir la chronique sur AnnA.


[1] El hombre sin cabeza, ed. Anagrama, Barcelona, 2009 / L’homme sans tête, éd. Passage du Nord-Ouest, Albi , 2009

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