CHRONIQUES

Benjamín LABATUT

CHILI

 

LABATUT, Benjamín

 

Né à  Rotterdam en 1980, Benjamín Labatut a passé son enfance entre les Pays Bas, l’Argentine et le Pérou. Il réside à Santiago du Chili depuis le milieu des années 90.

 Lumières aveugles

2019 / 2020

Est-ce un lieu commun que de dire que la réalité dépasse la fiction ? Benjamín Labatut semble dire que non, que décidément ce n’est pas un cliché. On apprend dans la première partie de son roman (Un vert terrible est la traduction littérale du titre en espagnol) qu’un juif, ayant mis au point l’horrible gaz qui fit tant de victimes dans les tranchées de la guerre de 1914, a aussi découvert les vertus de l’azote et a ainsi permis de nourrir des millions de personnes alors que ses premières découvertes ont directement servi à l’extermination de sa propre sœur parmi les millions de disparus sous le Troisième Reich.

On est très loin du Chili actuel en lisant Lumières aveugles, Benjamín Labatut nous conduit parmi les méandres des découvertes scientifiques fondamentales du XXème siècle avec quelques incursions, hors des travaux parfois un peu obscurs pour un simple lecteur mais qui globalement se suivent, dans la vie plus intime de ces chercheurs géniaux qui se révèlent souvent bien moins inspirés quand ils remettent les pieds sur terre ! Souvent le conflit entre univers intellectuel et matériel se révèle explosif : par exemple Schwarzschild, astronome surdoué, qui a même étonné Einstein, s’engageant comme volontaire pendant la Grande Guerre, a tendance à oublier les valeurs humanitaires pour servir une armée qui a utilisé à foison gaz toxiques et obus surdimensionnés.

Un peu à la manière du Roberto Bolaño de La littérature nazie en Amérique latine, Benjamín Labatut fait défiler des savants (inconnus de moi, je l’avoue), tellement surhumains qu’on hésite entre l’admiration sans bornes et une sorte de perplexité face à ce qui nous dépasse. Et cette hésitation a un charme fou.

Il ne faudrait pas que le sujet central fasse fuir les lecteurs : il n’est pas nécessaire d’être capable de résoudre les équations  données en exemple pour apprécier les méandres de ces vies qui se déroulent par exemple entre l’obtention de prestigieux prix internationaux et les périodes d’un dépouillement voulu par un professeur d’université revenu de tout qui finit par dormir sur le sol dans une simple couverture râpeuse. Il est du reste réconfortant de constater que les savants eux-mêmes ne comprennent pas toujours les mystères de ce qu’ils ont inventé !

Ces méandres se retrouvent dans la façon de raconter adoptée par l’auteur : un détail annexe du récit donne lieu à un récit annexe, à la manière des poupées russes. Ces parenthèses, plus ou moins longues, nous font changer de lieu et d’époque, attisant encore un peu plus notre curiosité.

Le plaisir d’une telle lecture naît aussi de cet étrange mélange : l’admiration absolue envers ces intelligences qu’on ne peut comparer à rien d’humain, une inquiétude de ce que ces esprits géniaux peuvent occulter de dangers pour eux-mêmes (et pour le corps qui les loge) et une peur qui peut aller jusqu’à la panique, face aux mystères insondables (pour vous, pour moi, pas pour eux, trop pris par la valeur de leurs calculs, la peur leur est inconnue) sur lesquels ils travaillent, les mystères de l’univers, de ses milliards de milliards de galaxies et de la réalité infime d’un atome. Benjamín Labatut fait de tout cela un roman qui se lit comme un roman à suspense.

Lumières aveugles, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio, éd. du Seuil, 219 p., 20 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / CULTURE / EDITIONS DU SEUIL

LABATUT, Benjamín Lumières aveugles

 

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