CHRONIQUES

Andrés BARBA

ESPAGNE

 

download

 

Né à Madrid en 1975, Andrés Barba est romancier, poète, essayiste, photographe et enseignant. Ses ouvrages, traduits dans plusieurs pays, ont obtenu d’importants prix dans ces différents domaines.

 

Une république lumineuse

2017 / 2020

 

Pourquoi, sur un blog qui se consacre à l’Amérique latine, commenter un roman écrit par un Espagnol, qui se situe dans un pays jamais nommé et qui ne fait pas la moindre allusion directe à l’Amérique ? Parce que le San Cristobál (avec cet accent curieusement déplacé pour égarer encore un peu plus) et le pays de San Cristobál appartiennent de toute évidence imaginaire à cette zone tropicale où l’on parle espagnol. Parce que l’atmosphère d’étrangeté qui baigne le récit est la sœur de celle d’un Gabriel García Márquez ou d’un Juan Rulfo. Parce que, par son style et sa façon de faire avancer son histoire, Andrés Barba est lui-même le frère de Julio Cortázar et d’Adolfo Bioy Casares.

En 1993, San Cristobál est une ville de province qui pourrait passer pour banale. On y vit de la culture du thé et du citron, sous un climat tropical, une classe moyenne est en train d’émerger et de s’éloigner des miséreux, sales et souvent indigènes. La ville s’embellit, tout semble aller au mieux.

Puis commencent à arriver les enfants. Ils ont entre 9 et 12 ans, parlent entre eux une langue inintelligible, se regroupent ou se déploient dans le centre, parfois agressent pour voler. Ils s’infiltrent dans la ville, en douceur pourrait-on dire, par petits groupes, immobiles presque toujours. Ils se ressemblent beaucoup et finissent par apparaître comme différentes versions d’un seul être. Quand ils évoluent en groupe, en ville ou sur le parking du supermarché, aucun chef ne les entraîne.

Devant l’inexplicable, l’incompréhensible, l’angoisse progresse dans la population. Le jour où tout dégénère et où deux habitants de la ville sont poignardés dans le supermarché, la ville change de visage. Les contradictions, qui abondaient en silence avant l’« attaque » se font jour, deviennent manifestes : haine et pitié envers les enfants meurtriers, oubli ou vengeance.

Une république lumineuse n’est pourtant pas qu’une histoire angoissante : Andrés Barba utilise ce fond qui pourrait être fantastique, pour évoquer nos sociétés peu ouvertes, routinières, soupçonneuses et malgré tout naïves, il explore la psychologie des gens ordinaires, donne une vision originale de ce que peut être l’amour. Le charme légèrement maléfique vient de ce qu’on (les personnages comme les lecteurs) se trouve à la fois dans notre univers et dans un autre univers. Fantastique ? Pas totalement, tout en l’étant un peu. Troublant, sans nul doute, quand la loi sur le châtiment des mineurs est remise en cause et prévoit la possibilité de jeter en prison, avec toutes les conséquences bien connues, des enfants de 13 ans. On a entendu cela chez nous, il me semble, il n’y a pas une éternité. « Insupportablement étrange », dit une femme politique locale, « mais c’était supportable ». À la lecture d’Une république lumineuse, il devient impossible, pour paraphraser cette respectable dame, de décider si l’étrange est évident, ou si c’est l’évidence qui, ainsi présentée, devient étrange. Mais le charme troublant, fascinant, lui, est bien là.

Une république lumineuse de Andrés Barba, traduit de l’espagnol par François Gaudry, éd. Christian Bourgois, 224 p., 16 €.

Andrés Barba en espagnol : República luminosa, ed. Anagrama. Premio Herralde de novela, 2017.

MOTS CLES : ROMAN ESPAGNOL / FANTASTIQUE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

BARBA, Andrés Une république lumineuse

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s