CHRONIQUES

Juan José MARTÍNEZ D’AUBUISSON

SALVADOR

MARTINEZ, Juan José

Né en 1986 à San Salvador, Juan José Martínez d’Aubuisson est anthropologue et s’est spécialisé dans l’étude des gangs mafieux, aux États-Unis et dans son pays.

 

 

Voir, entendre et se taire

2015 /2020

Il y a quelques semaines, juste avant le confinement en France, sortait aux éditions Métailié le témoignage El Niño de Hollywood (qui vient d’être sélectionné pour le Prix du Réel, qui sera remis le 12 juin à Paris). Juan José Martínez d’Aubuisson, un des deux frères auteurs de ce livre passionnant, publie parallèlement la version française de son essai Voir, entendre et se taire, son complément indispensable, un an d’immersion dans un des gangs les plus dangereux du Salvador.

Lui-même anthropologue, Juan José Martínez d’Aubuisson s’est très jeune intéressé, professionnellement, à la violence dans son pays et en particulier aux gangs « historiques » nés en Californie puis importés dans les banlieues de San Salvador.

De façon tout à fait exceptionnelle, je crois pouvoir dire unique, il a pu se faire accepter comme témoin dans le plus dangereux de ces gangs, le Mara Salvatrucha (MS-13), pendant cette année (on est en 2010), il a observé le quotidien de ces garçons.

Face au MS-13, règne sur le quartier voisin, le Barrio-18, semblable en tout point, avec une seule différence : ils sont adversaires, ennemis irréconciliables. Il ya des moments de tension et des moments de répit. On trouve parfois le cadavre criblé de balles d’un homme qui allait au travail et on ne saura jamais pourquoi ce tranquille menuisier a été abattu.

Bizarrement, le PC de la bande est le « Centre de jeunesse » local, une espèce de centre culturel et de centre social dont le directeur ne sait pas bien lui-même s’il doit laisser se réunir ces jeunes oisifs, ce qui est susceptible d’éviter le pire, ou si en réagissant contre eux il ne risque pas sa vie. On peut aussi y faire du soutien scolaire. Juan José lui-même donnera quelques cours, dans la mesure où il arrive à faire s’asseoir tous ses jeunes élèves qui n’ont pas la moindre idée de ce que peut être la discipline scolaire.

Il nous faut oublier l’image traditionnelle, cinématographique, du mafieux, celle de Marlon Brando vieillissant et bouffi qui règne sur son univers personnel. Dans ces quartiers, les chefs sont loin d’avoir l’âge canonique du padrone du film, les lieutenants sont des adolescents et leurs femmes des filles à peine pubères. Il faut dire qu’ils sont rares, ceux qui sont encore vivants à 50 ans.

Vue de l’extérieur, cette guerre permanente et sanglante qui provoque de véritables hécatombes, semble pourtant dérisoire : personne ne saurait expliquer son origine, sa cause ou son but. On s’entre-tue pour tuer, avant d’aller bêcher son lopin de terre dans l’espoir de manger ses propres légumes verts.

Dans un style très sobre, sans exprimer d’émotions particulières (elles naissent des réalités montrées), Juan José Martínez d’Aubuisson vit et fait vivre le quotidien de ces gens, quelques femmes et une grande majorité de jeunes hommes, il montre les moments où tout se déchaîne sans raison visible (ce qui couvait finit par exploser), quelques heures sur le terrain, quelques pages dans le livre, pendant lesquelles la mort fond sur les membres du gang, sur leurs mères ou leurs petites sœurs, ou alors elle les évite par miracle, et ceux qui lui ont échappé reprennent tout naturellement leur vie de chaque jour.

Juan José, qui a eu un courage dont il ne fait pas étalage, a conservé un recul remarquable sur ce qu’il a vu, son honnêteté rend son récit glaçant bien sûr, mais tellement humain que même les horreurs, ordinaires peuvent passer pour normales pour le lecteur qui est ainsi si proche des habitants de ce quartier de San Salvador qu’il peut arriver à comprendre ce qu’est leur vie. Une vraie gageure. Réussie.

Voir, entendre et se taire de Juan José Martínez d’Aubuisson, traduit de l’espagnol (Salvador) par Bernard Cohen, éd. Hachette (So lonely), 200 p., 15,90€.

Juan José Martínez d’Aubuisson en espagnol : Ver,oír y callar, ed. Pepitas de calabaza, Logroño, 2015.

MOTS CLES / SALVADORIEN / VIOLENCE / SOCIETE / EDITIONS HACHETTE.

MARTINEZ, Juan José Voir, entendre et se taire

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