CHRONIQUES

Caryl FÉREY

FRANCE

FEREY, Caryl

Caryl Férey est né en 1967. Plusieurs de ses romans ^policiers ont décrit la réalité latino-américaine.

 

Paz

2019

 

La Colombie loin des clichés touristiques et des visions folkloriques sur les cartels et les champs de coca, une Colombie meurtrie, dure, dont les blessures se referment très lentement, où l’on oscille entre désir de paix et violence extrême, où l’on tente de récupérer les ex-guérilleros et d’oublier les paramilitaires, où règnent encore politiques corrompus et cartels qui sèment la terreur : voilà le nouveau roman que nous offre Caryl Férey après Condor et Mapuche dans son exploration de l’Amérique latine.

Sur plus de 500 pages, l’auteur promène son lecteur à travers toute la Colombie, de la ville à la jungle du Narino, de Bogotá à Carthagène en passant par Medellín. Il reconstitue à la perfection les paysages et les ambiances, le trait est juste, le vocabulaire précis et incisif. Comme un peintre, il dresse sous nos yeux dans une fresque remarquable le tableau de ce pays contrasté.

Mais il ne s’agit pas d’une promenade touristique et esthétique. La beauté de certains lieux côtoie l’horreur et la laideur de la nature défigurée et de la misère insoutenable. Nous accompagnons les personnages dans des lieux dangereux, épouvantables, que ce soit en ville ou dans les montagnes perdues où sévissent coupeurs de coca et sicarios achetés par les cartels, ou encore la jungle  où traînent des guérilleros réfractaires qui refusent la paix.

De plus, l’auteur de façon habile et très maîtrisée nous restitue peu à peu, en la mêlant au récit, l’histoire de la Colombie. Il explique l’horreur dès les années cinquante de la Violencia, la naissance des FARC et des milices paramilitaires, la guerre civile d’une sauvagerie inimaginable. Enfin, il parle du travail sur la réconciliation nationale et la réinsertion des guérilleros des FARC.
Justement dans ce contexte un peu trouble de paix fragile, le côté thriller du récit entre en scène avec la découverte à Bogotá même et dans tout le pays de cadavres atrocement mutilés, aux membres découpés et éparpillés : qui a intérêt à réveiller la terreur, qui organise ces boucheries ? C’est le problème à régler au plus vite. Et nous allons vivre les péripéties en cascade avec toute une galerie de personnages plus ou moins sympathiques dont les destins vont se croiser : au plus haut de la hiérarchie, Saul Bagader, ex-conseiller du président Uribe, devenu procureur général, qui a supervisé aussi le plan « réconciliation nationale », un homme dur et sans état d’âme. Sous ses ordres, son fils aîné, Lautaro, ex-chef des Forces spéciales qui a combattu impitoyablement les FARC, maintenant chef de la police criminelle, solitaire sans beaucoup d’empathie pour l’espèce humaine et bras droit infaillible de son père. Et dans cette famille de grands bourgeois apparaît Angel, le fils cadet qui a basculé dans l’autre camp, celui de la guérilla et qui l’a payé très cher à la fin du conflit. Lui aussi a dû se soumettre à la volonté du père et végéter sous une fausse identité près de Carthagène, au début du roman. Car rapidement les lignes vont bouger.

L’enfance des deux frères a été marquée par la rivalité, la jalousie de Lautaro envers le cadet, le préféré de la mère. Puis tous deux jeunes adultes ont vécu la perte violente de leur compagne et Lautaro est resté très seul, très désabusé et incapable de compassion pour ses semblables.

Le tour de force de l’auteur, aucun manichéisme ! Tantôt on hait Lautaro, tantôt on le plaint et on éprouve de la pitié pour lui. On voit les failles de chacun, le ratage de leur vie privée.

Les autres personnages de milieu plus modeste, ont tous dans leur enfance subi la violence du pays, père assassiné, viol, village martyrisé par les paramilitaires, ou enfance subie dans un quartier où l’on n’existe que par la force et la brutalité.

Diana la journaliste d’investigation opiniâtre et téméraire, Flora travailleuse sociale courageuse, qui ira au devant du danger pour l’amour d’Angel : voilà de beaux portraits de femmes qui se battent pour la paix et la justice.

Nous n’en dirons pas plus, pas question de dévoiler l’intrigue qui se déroule de surprise en surprise, et de découverte en écœurement, car rien ne nous sera épargné jusqu’au dénouement digne d’une tragédie grecque.

Voilà donc Paz, un grand roman qui, en plus de ses aspects documentaires et historiques développe une analyse fine de la psychologie humaine, une vision noire de la Colombie contemporaine et de l’espèce humaine avec toutefois une petite lueur d’espoir finale. On ne sort pas indemne de ce livre au souffle puissant.  Je le recommande vivement.

Louise Laurent

Paz de Caryl Férey , éd. Gallimard, 534 p., 22 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN POLICIER / ROMAN NOIR / VIOLENCE  / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

 

FEREY, Caryl Paz

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