N'OUBLIONS PAS...

Manuel PUIG

ARGENTINE

 

PUIG, Manuel

 

 

Biographie

 

Manuel Puig est né en 1932 à General Villegas, petite ville de la province de Buenos Aires qui apparaît dans plusieurs de ses romans. Sa famille, de classe moyenne, lui donne une éducation assez classique, mais, dès la petite enfance, imprégnée de cinéma. Malgré l’éloignement des combats, la Seconde Guerre mondiale l’impressionne, il découvre, indirectement, les rôles de dominant et dominé, qui seront une des constantes de son œuvre. Ses parents l’envoient à Buenos Aires pour ses études secondaires, puis des études supérieures hésitantes (six mois en Architecture, puis Lettres). Après son service militaire, il obtient une bourse qui lui permet de découvrir le cinéma européen, le « cinéma d’auteur » et, à partir des années 60, il commence à travailler pour le cinéma.

Son premier essai de scénario n’est pas retenu, il décide de le transformer en roman. Ce sera La traición de Rita Hayworth / La trahison de Rita Hayworth, finaliste du prestigieux Prix Herralde de Barcelone, sorti dès 1969 en France. Malheureusement le veto de Mario Vargas Llosa, qui le considère comme un auteur de romans de gare, l’empêchera d’être publié en Espagne. Malgré tout il est traduit en anglais et obtient un franc succès aux États-Unis entre autres.

Aves Boquitas pintadas / Le plus beau tango du monde (1969), il réussit un chef d’œuvre et commence à  faire évoluer sa création d’une façon remarquable, avec une cohérence rarement vérifiée, même chez les plus grands. Ce sera l’objet de la présentation de la deuxième partie de cette rubrique N’OUBLIONS PAS qui sera mise en ligne début avril.

Six romans vont suivre, entre 1973 et 1988, quatre pièces de théâtre, entre 1981 et 1985, période pendant laquelle il renonce temporairement au roman, on verra dans quelles conditions.

Dès 1973, il connaît des difficultés avec la censure et des menaces de mort, qui l’obligent à quitter l’Argentine. Il vit successivement à Rio de Janeiro, à New York, puis de nouveau au Brésil où il participe à l’adaptation au cinéma de son roman El beso de la mujer araña / Le baiser de la femme araignée. En 1990, après un séjour en Italie, il achète une maison à Cuernavaca, au Mexique. Il y décède en juillet de la même année des suites d’une opération banale mal soignée.

Son œuvre présente une extraordinaire cohérence, en partie inconsciente très probablement. Rien ne permettait d’envisager sa mort à 58 ans, il avait des années et des années de créations devant lui, et pourtant nous verrons le mois prochain qu’il y a une espèce de perfection de trajectoire entre le premier et le dernier roman.

(à suivre)

 

PUIG, Manuel Le plus beau tango du monde

Boquitas pintadas

Le plus beau tango du monde

La petite ville qui sert de décor, Coronel Vallejos, ressemble comme deux gouttes d’eau à General Villegas, où est né Manuel Puig. La classe sociale des personnages ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de la famille de Manuel Puig. L’accueil du roman à General Villegas a été hostile. Les habitants se sont reconnus, ont reconnu leurs voisins et l’adaptation cinématographique, de Leopoldo Torre Nilsson, à laquelle participa Puig (1974) fut interdite dans la ville.

L’histoire tourne entièrement autour d’un séducteur, don juan de province, Juan Carlos Etchepare et des multiples relations qui peuvent se créer dans une petite ville, amours, liaisons plus ou moins secrètes, amitiés, jalousies. Juan Carlos, qui est tuberculeux, multiplie les relations amoureuses, il est adulé par sa mère et sa sœur Cecilia qui inconsciemment favorisent son égoïsme naturel et qui vivent sous la domination du garçon. C’est aussi ce qui se passe dans la ville où on admet que Juan Carlos est différent, que son charme est évident et qu’il est normal qu’on accepte tout de lui. Les femmes ne valent guère mieux, cherchant avant tout leur propre plaisir et faisant passer au second plan leurs sentiments : quand une des maîtresses, Mabel, se sépare de Juan Carlos, ce n’est pas par désamour, mais bien parce qu’elle craint la contagion ! Pourtant aucun personnage n’est totalement négatif, chacun a de nettes circonstances atténuantes, l’éducation ou, plus généralement l’ambiance générale de la petite ville où tout n’est qu’apparences. Ce qui domine surtout dans le roman, c’est l’aspect dérisoire d’une vie quotidienne faite d’images partagées par toute une communauté : Juan Carlos est beau garçon et porte beau, il est forcément reconnu comme le playboy local, même si tout le monde, le lecteur en tête, voit bien qu’il n’est qu’un fantoche. Ses amours ne sont qu’amourettes sans intérêt et sans avenir possible.

La grande originalité du roman, en 1969, époque où en Amérique latine tout est en train de bouger, c’est la forme du récit. Manuel Puig pousse à l’extrême l’éclatement de la forme, des formes devrait-on dire. Citation d’articles de presse ou de comptes-rendus officiels de la police, échanges de lettres, introspection de personnages, rapport minute à minute, d’une froideur absolue de quelques moments de la vie des personnages, chaque chapitre a une forme différente, une focalisation différente, ce qui n’empêche à aucun moment la cohérence. Au contraire cela donne une impression de richesse qui illustre parfaitement la variété des personnalités propre à une communauté humaine.

Du mélo, Boquitas pintadas / Le plus beau tango du monde possède l’histoire, il y a des amours tumultueuses, des morts violentes, des malheurs imparables et des passions qui mènent à la destruction. Et à partir du mélo, Manuel Puig tire un roman d’une profondeur rare. Il fait du genre, considéré comme méprisable pour ses excès, une œuvre qui ne peut que devenir classique. C’est ce qu’a fait en musique Ravel avec La Valse, parodie de valse viennoise traditionnelle, mélodiquement pauvre, celle des Strauss, qui chez lui devient réellement noble. C’est ce que fera Pedro Almodovar, lui aussi transformant des intrigues mélodramatiques en chefs d’œuvre devenus des classiques.

Le plus beau tango du monde, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon, éd. Gallimard (Coll.L’Imaginaire), 280 p., 9,65 €.

Boquitas pintadas, ed. Seix Barral, Barcelona.

 

 

 

PUIG, Manuel Les mystères de Buenos Aires

 

The Buenos Aires affair

Les mystères de Buenos Aires

Après le mélodrame, le suspens d’un roman noir, ou d’un polar, mais à dominance psychologique.

The Buenos Aires affair commence en 1969, mais est constitué d’un long retour en arrière qui raconte minutieusement la vie de Gladys, artiste psychologiquement problématique et celle de Leo, avec une femme mûre qui manipule, ou croit manipuler les deux jeunes gens. Entre ces trois personnages principaux s’établit une lutte sans merci, qui passe par le sexe, souvent fait de violence, la jalousie sans merci et la volonté de dominer à tout prix.

La psychologie. Chacun des deux personnages principaux est très perturbé, leur enfance explique cela, on suit chaque enfance, adolescence, puis leurs actions dans le présent, avec la notion constante d’irréversibilité de leur « destin ». Le plus dramatique en cela est leur rencontre : chacun, de son côté, aurait pu échapper au drame, leur rencontre le rend inévitable.

Le suspens. Ce court roman (200 pages dans l’édition espagnole) s’ouvre sur la disparition problématique de Gladys. On ne sera éclairé qu’à la toute fin, même s’il demeure une dose de mystère. Le narrateur donne les clés qu’il décide de donner, en laissant des zones d’ombre.

Le style comme toujours chez Manuel Puig est un des éléments essentiels, par l’originalité de l’utilisation de différentes techniques. Apparemment le narrateur n’apparaît pas, le texte qu’on a sous les yeux est la représentation neutre des pensées des personnages, de leurs rêveries, d’un demi-dialogue par téléphone (on n’a que la voix du personnage présent) et le récit du passé de chacun est fait sous la forme de comptes rendus cliniques. On est (en 1973) à l’opposé de ce qui est encore la forme, qui se veut cohérente, du roman de l’époque.

Ainsi, on croit lire un roman policier, un roman noir, un roman à suspens et ce qu’on a entre les mains est un roman presque exclusivement psychologique, dont le sujet est l’origine de la folie.

Les mystères de Buenos Aires, traduit de l’espagnol (Argentine) par Daniel Coste, éd. Le Seuil (Coll.Points Romans), 245 p.

The Buenos Aires affair, ed. Seix Barral, Barcelona.

 

 

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