N'OUBLIONS PAS..., ROMAN PERUVIEN

Julio Ramón RIBEYRO

Julio Ramón Ribeyro

 

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Julio Ramón Ribeyro (1929 – 1994) est un des écrivains les plus connus et les plus respectés du Pérou, mais qui a toujours voulu se protéger de toute publicité, de toute promotion, ce qui l’a maintenu à l’écart des circuits médiatiques.

Il est né à Lima dans une famille autrefois puissante qui dans les années 1930 appartenait à la classe moyenne, une classe qui apparaît souvent dans ses écrits. Après des études chez les Maristes puis à l’Université catholique, il obtient une bourse qui lui permet de passer plusieurs années en Espagne où il complète ses études en Littérature, puis à Paris, en Belgique et en Allemagne où il écrit son premier roman, Crónica de San Gabriel. À son retour à Lima, il enseigne la littérature. Mais très vite il repart pour Paris où il travaille pour l’Agence France-Presse et comme Attaché culturel à l’Ambassade du Pérou, puis comme Ambassadeur du Pérou auprès de l’UNESCO.

Son œuvre se compose de trois romans, d’essais, de recueils d’aphorismes, écrits principalement les dernières années, et surtout de nouvelles (une édition (en espagnol) de l’ensemble des nouvelles est parue chez Alfaguara en 1998).

 En 1983, encore à Paris, il m’écrivait : « Je peux dire en tout cas que dans ma jeunesse j’écrivais avec davantage de facilité, que chaque jour cela m’est plus laborieux. L’obsession de la clarté, la concision, le naturel sont un enjeu[1]* diabolique qui pourrait me conduire au silence. Cela fait des années que je n’écris plus de romans ni de récits, mais des textes très courts, ceux que j’appelle Prosas apátridas. Et ces derniers temps, des textes encore plus courts, de petits dialogues de quatre ou cinq lignes pour lesquels il faudra que je trouve un nom[2]. »

 

 

 

Chronique de San Gabriel

 

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Le premier roman de Julio Ramón Ribeyro est une réussite absolue. Il raconte l’arrivée de Lucho, adolescent liménien dont la mère vient de mourir à San Gabriel, l’hacienda familiale et sa découverte d’un monde entièrement nouveau pour lui, le luxueux domaine dans les Andes, les fêtes qui se répètent, la famille, nombreuse et diverse. Peu à peu le jeune homme découvre la vraie nature de chacun et se rend compte que là comme ailleurs «le gros poisson mange le petit ».

Les apparences sont trompeuses, Leonardo, le chef de famille, n’est pas aussi puissant qu’il pourrait (qu’il devrait) l’être, Ema, sa femme, silencieuse et soumise, cache bien son jeu, Felipe, le frère de Leonardo, le plus proche de Lucho, va de femme en femme, les adolescents, qui devraient être proches de Lucho, restent à l’écart.

Lucho, lui n’est qu’un spectateur, tout comme le lecteur. Il découvre un univers, mais un univers inversé par rapport à la norme (la sienne et celle du lecteur), et avec une caractéristique de la narration latino-américaine du XXème siècle, ici poussée à l’extrême : Julio Ramón Ribeyro laisse à son lecteur une liberté absolue de jugement : il le met exactement dans la position de l’adolescent qui découvre des personnes et des situations totalement inédites, incompréhensibles sur le coup, qui s’éclairciront (ou pas) par la suite. Le lecteur ne dispose d’aucune explication que n’a pas Lucho, il devient donc le juge de ce qu’il a sous les yeux, pour les faits et pour la morale. Tout ce à quoi nous assistons a la même importance apparente, à nous de faire ressortir tel ou tel aspect de la psychologie, tel événement qui pourrait passer inaperçu et qui, pour nous sera intéressant, quitte à nous tromper parfois.

Une autre originalité de Chronique de San Gabriel est le retournement de deux normes fondamentales : la notion, très développée en Amérique latine depuis le XIXème siècle de civilisation et barbarie et le principe du roman d’initiation.

Civilisation et barbarie est le sous-titre du curieux ouvrage, Facundo,  de l’Argentin Domingo Faustino Sarmiento, écrit et publié en 1845. Un livre inclassable qui, à bien des égards et malgré sa complexité et ses maladresses, peut être considéré comme un des éléments fondateurs de la littérature latino-américaine. Le thème survole toute la réflexion des intellectuels entre le milieu du XIXème siècle et les années du Boom, comme il avait été théorisé et utilisé par les grands romanciers européens du XIXème siècle. On considère que la ville est le foyer de la civilisation nouvelle et que la campagne (la forêt vierge en Amérique) représente tout ce qui est attardé, dépourvu d’hygiène et de culture. Le roman vénézuelien Doña Bárbara de Rómulo Gallegos (1929) est un des sommets de cette théorie. Or, que nous dit Julio Ramón Ribeyro dans Crónica de San Gabriel ? Que, en effet, c’est bien le désordre et la corruption qui font rage, mais que ce n’est que le reflet de toute une société, qu’on n’en est plus, dans les années 1960, à une opposition entre les deux notions, mais qu’elles se sont rejointes et que la salvation ne peut être qu’individuelle. Cette dernière idée, à cette époque où se dessine timidement ce qui sera l’année 1968 est prémonitoire, les événements en France, au Mexique, aux États-Unis ou au Japon reflétant la contradiction, qui nourrit la « lutte » des étudiants et de la jeune génération, entre individu (profiter des plaisirs de la vie) et groupe (partis politiques, groupuscules, rendez-vous hippies, etc.). Cela fait partie de la recherche (passive tout au long du roman mais qui se résout à la fin) de Lucho.

Le roman d’apprentissage traditionnel est bousculé par Julio Ramón Ribeyro. Ce genre, très répandu dans toute littérature (l’Odyssée ou Don Quichotte peuvent, d’une certaine façon y faire aussi penser !), s’est développé particulièrement au XIXème siècle, s’appuyant sur les théories éducatives du Siècle des Lumières. On en trouve de nombreux exemples en Allemagne (Goethe), en Grande Bretagne (Dickens) ou en France (Flaubert), très peu en langue espagnole (en Amérique, on peut penser à Los ríos profundos / Les fleuves profonds de José María Arguedas (Pérou) ou à El juguete rabioso / Le jouet enragé de Roberto Arlt (Argentine) qui, lui, est un bon exemple « inversé », le jeune personnage perdant d’un chapitre à l’autre toute notion de « progrès ».

Dans Crónica de San Gabriel Julio Ramón Ribeyro réussit un parfait roman d’apprentissage, mais qui fonctionne à l’inverse des normes traditionnelles. Ainsi le personnage se déplace bien dans un premier temps, il change d’univers, il découvre des normes qui lui avaient été occultées jusque là, il « s’éduque » par ce qui lui est donné de voir et termine par un nouveau voyage, instruit et armé pour une vie nouvelle. Mais ici, contrairement à l’ensemble des romans du genre, c’est non pas dans la capitale, dans la grande ville mais dans un territoire complètement isolé, qu’il apprend, et ce qu’il découvre c’est la duplicité, la cruauté d’autrui, l’impossibilité d’amours saines, la méfiance.

Ce premier roman de Julio Ramón Ribeyro se lit très facilement, il a l’apparence d’une histoire assez banale, mais sous cette apparence se cache une énorme richesse et une originalité qui n’ont pas pris une ride depuis sa date de parution.

Crónica de San Gabriel

 

Silvio et la roseraie / Charognard sans plumes / Réservé aux fumeurs

 

En français, on nomme le genre nouvelle ou conte, le conte fait plutôt penser aux récits pour enfants, même si Guy de Maupassant a tenu à donner ce titre à ses textes courts, et la nouvelle entre dans un cadre précis, le Français est avant tout cartésien et adore donner des classifications, même pour l’art et la création en général. Pour simplifier, disons que la nouvelle doit répondre à deux caractéristiques principales : une seule intrigue et un nombre de personnages aussi réduit que possible, la longueur du texte n’étant pas un critère.

En Amérique latine, le mot cuento (conto en portugais) s’applique à une production beaucoup moins codifiée et par conséquent offre infiniment plus de liberté aux auteurs, une liberté complète en réalité.

Les Cuentos de Julio Ramón Ribeyro sont considérés comme le sommet de sa création, ce qui, entre parenthèse, peut être largement discuté, vu la qualité de ses trois romans et, peut-être encore plus, de ses textes courts, les Prosas apátridas : Proses apatrides.

Il est difficile de donner un catalogue fiable de ces cuentos, ils ont été publiés entre 1955 et 1992, souvent dans des anthologies dans lesquelles certains manquent (normal, c’est le propre d’une anthologie !) et d’autres se répètent de l’une à l’autre. Une édition complète a été publiée en 1994.

La première grande qualité de ces textes, qui ne dépassent que rarement la dizaine de pages est le dépouillement. Il a toujours admis l’influence sur lui des romanciers européens du XIXème siècle et n’a jamais tenté d’imposer un modernisme qui pourtant est bien présent, principalement par l’usage d’une liberté qu’il se donne dans sa façon de construire un récit et surtout dans sa volonté de profiter de la liberté que peut avoir le narrateur et qu’il peut offrir au lecteur. On a vu que c’est le cas dans Crónica de San Gabriel / Chronique de San Gabriel où, en se contentant de décrire et en refusant tout jugement qu’il imposerait à son lecteur, il laisse à celui-ci le choix de décider de ce qui est bien ou mal… ou de ne pas décider.

On trouve une très grande variété dans ces dizaines de cuentos publiés sur une quarantaine d’années, avec des thèmes qui reviennent sous diverses formes. Il parle surtout de la classe moyenne péruvienne, si tant est qu’elle existait dans la deuxième moitié du XXème siècle, il s’agit de personnes ou de familles qui, sans connaître la faim ou la misère noire, ont du mal à voir l’avenir avec sérénité, qui doivent compter en permanence pour pouvoir vivoter dans une ville où le luxe côtoie la misère. Il revient aussi sur ses années de jeunesse en Europe.

La plupart des cuentos commencent par une rencontre, de celles qui vont donner une impulsion différente, qui vont provoquer un virage dans la vie du personnage ou qui vont lui faire prendre conscience de la banalité de son existence. Il y a souvent de l’humour dans ces histoires, mais entre l’ironie que Julio Ramón Ribeyro ne dédaigne pas et la cruauté de beaucoup de situations, le résultat est la plupart du temps la désillusion, distanciée car, pour l’auteur la vie humaine, si elle est tout notre bien, n’est finalement pas grand-chose. Cette idée reflète bien la modestie de Julio Ramón, modestie qui a pu sembler excessive par exemple quand vers la fin de sa vie, ses éditeurs espagnols avaient le plus grand mal à le convaincre de publier à nouveau ses textes qui étaient sortis du catalogue.

Ce qui ressort de la lecture des cuentos, au-delà de la variété des sujets, c’est la façon de faire avancer le récit, avec des ruptures de rythmes : de la lenteur pour présenter le cadre, pour définir un personnage clé, puis une surprise de taille qui retourne complètement ce que nous  imaginions, et la montée en puissance de l’attente vers le dénouement, toujours surprenant.

Tout texte littéraire est fait pour être lu une fois, pour que le plaisir soit là, sans que l’on doive l’analyser, le commenter, le décortiquer : il est ou il n’est pas, et dans ce cas, le texte est raté ! Mais si on analyse les textes de Julio Ramón Ribeyro après les voir lus et avoir eu ce plaisir, on se rend compte que la « technique » (mot détestable pour une création !) est d’une précision absolue. Un exemple : El polvo del saber / La poussière du savoir. Tout est déjà dans le titre : énigmatique en soi, il réunit ce qui est le plus prosaïque (la poussière) et ce qui est le plus abstrait (le savoir). Son sujet, c’est la perte d’une bibliothèque, celle d’un oncle du narrateur dont il aurait dû hériter et qui est revenu à une vieille avare. Or qu’est-ce qu’un livre ? Un objet, tout à fait matériel, avec une forme, un poids, d’éventuelles imperfections, rempli d’abstractions, d’idées, d’images, de sensations… Si on relit ce texte, un des plus réussis, on se rend compte que tout, jusque  dans les détails les plus fins, sous-entend cette contradiction résolue entre abstrait et concret : dans un premier temps les fameux livres sont entreposés dans la maison familiale, rue Espíritu Santo, quand la vieille veuve les récupère, ils se retrouvent… rue Washington : de l’esprit saint chez les Yankees !

Il serait vain, bien entendu de tenter une hiérarchie, les bons et les moins bons. Il faut reprendre n’importe quelle édition et savourer, une chose est certaine, rien n’a vieilli chez Julio Ramón Ribeyro, certains des textes correspondent à une époque, celle des Sud-Américains réfugiés à Paris et qui se débrouillaient comme ils pouvaient, en s’épaulant (ou en se jalousant), celle d’une Lima encore presque provinciale. Mais ils n’ont rien perdu de leur vivacité, de leur profondeur et ils continuent à donner un véritable plaisir au lecteur.

 

Chronique de San Gabriel / Silvio et la roseraie / Charognards sans plumes, éd. Gallimard

Julio Ramón Ribeyro en espagnol : Cuentos, ed. Cátedra, Madrid /Cuentos, ed. Austral,(Planeta), Barcelone / Cuentos completos, ed. Alfaguara / Prosas apátridas, ed. Tusquets, Barcelone et ed. Seix Barral, Barcelone / Crónica de San Gabriel, ed. Tusquets et ed. Pesopluma, Lima / Cambio de guardia, ed. Tusquets Los geniecillos dominicales, ed. Tusquets /  La tentación del fracaso, ed. Seix Barral.

[1] En français dans le texte.

[2] Proses apatrides est paru en France (traduction sous la direction de François Géal) aux éditions Finitude, Le Bouscat, en 2011.

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