CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

L’homme qui aimait les chiens

2011/2014 

On peut être Cubain et ne rien savoir de la vie et des idées de Lev Davidovitch, également appelé Trotski, c’est même tout à fait logique puisque le régime, s’alignant sur Moscou, évitait de parler du « traître » et donc de l’enseigner à l’école. Dans les années 70, Iván, jeune homme sans passé et sans avenir, fait la connaissance sur une plage déserte d’un mystérieux personnage accompagné par un Noir silencieux qui promène deux superbes chiens. L’homme, qui dit s’appeler Jaime López, se confie à Iván et lui parle longuement de Trotski en lui demandant, de façon plus ou moins claire, de transmettre son « message ». Le Cubain, après de longues hésitations, entreprend des recherches qui confirment les dires de l’inconnu de la plage et finira, de longues années plus tard, par rédiger un récit sur les dernières années de Trotski et sur la vie de son assassin, Ramón Mercader.

Leonardo Padura portait ce sujet depuis bien longtemps, il lui a fallu près de trente ans pour qu’il mûrisse en lui, pour lui permettre de réunir une impressionnante documentation au Mexique, en Europe et surtout dans cette Union Soviétique qui venait tout juste de mourir après avoir tenté d’imposer, plus encore que sa force, une image de justice qui voulait être un exemple pour le monde. En prenant le temps nécessaire pour entrer dans les détails, sans jamais lasser le lecteur, Padura nous conduit dans l’intimité de chacun des trois personnages principaux, Iván, Lev Davidovitch et Ramón Mercader, dans des chapitres alternés où l’on partage tout d’eux, l’idéologie aussi bien que les pensées les plus secrètes que l’auteur nous livre de façon magistrale.

On pénètre dans l’intimité familiale de Trotski. On est happé avec lui dans la spirale terrible qui le rejette, lui et les siens, d’Istanbul à Mexico en passant par Paris. On vit littéralement ses souffrances intimes, on partage avec lui un profond sentiment d’abandon et d’inutilité. On ressent avec le fugitif l’espoir aussi de pouvoir être à nouveau  une référence politique dans son lointain pays d’origine et cette volonté de défendre des idées qu’il ne cesse jamais de croire valables, cette volonté de vivre malgré tout et de ne pas sacrifier ses proches, dans la mesure où il y aurait encore quelque chose à sauver.

On suit un cheminement parallèle avec Ramón Mercader, fils plutôt malheureux d’une bourgeoise catalane qui au milieu de sa vie a décidé de rompre avec son milieu et de se lancer avec ses enfants dans une aventure militante. On assiste à son parcours de soldat pendant la Guerre civile espagnole puis à son « éducation politique », autrement dit un véritable conditionnement à Moscou, éducation à la fin de laquelle sa vie n’aura plus qu’un seul but : tuer le traître. Comme pour Trotski, on suit le personnage de si près qu’on a l’impression de participer avec lui à son évolution.

Plus surprenant si on sait que le sujet du roman est la mort de Trotski, et peut-être encore plus passionnant, le troisième volet, celui qui se situe sur l’île de Cuba et qui nous fait partager les sentiments et la vie quotidienne d’Iván, celui qui est peut-être finalement le narrateur. Entre 1977 et 2004, il mène la vie de tout Cubain et on souffre avec lui des diverses pénuries, mais aussi de l’autorité pointilleuse du régime, des mises à l’écart brutales et du formidable gâchis provoqué par l’Etat. On assiste enfin à la genèse de ce qui sera le livre qu’on a entre les mains.

On n’a jamais aussi bien montré la faiblesse pathétique de l’être humain, celle des protagonistes, tous trois écrasés par ce système sans pitié qui se voulait généreux mais dont Staline avait fait un mécanisme terrifiant, et chacun luttant pour une idée ou pour sa survie. Le gâchis humain est là, sous nos yeux, palpable et extrêmement émouvant. Idéologiquement, il est assez facile de renvoyer dos à dos victime et bourreau et de se refuser à prendre une position, morale ou politique. Ce que fait ici Leonardo Padura est infiniment plus profond, il nous montre trois êtres humains, différents mais dans le fond semblables qui, chacun à la place que lui a donnée l’Histoire, subit des contraintes qu’il n’a pas choisies mais qu’il doit traîner avec lui vaille que vaille.

Padura sait ne jamais rester neutre, qu’il parle des rivalités entre Républicains pendant la guerre civile, des horreurs staliniennes ou des difficultés de la vie quotidienne d’un Cubain des années 80 ou 90. Avec une hauteur qui n’est jamais froideur, il dénonce la malhonnêteté, la fourberie, l’obsession du pouvoir surtout. Et cette hauteur de vues n’existe jamais au détriment de ce qui compte toujours le plus pour Leonardo Padura, omniprésent aussi dans ses romans policiers, l’amour profond, et sans restriction, pour l’Homme.

On n’a pas tous les jours l’occasion de lire une dénonciation sans pitié de toute une tranche d’histoire qui mette les larmes aux yeux. C’est le cas avec ce très grand roman.

L’homme qui aimait les chiens traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, éditions Métailié, 671 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol est publié chez Tusquets. On y trouve les six romans du cycle Mario Conde et La novela de mi vida.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

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