ROMAN COLOMBIEN

Evelio ROSERO

COLOMBIE

ROSERO, Evelio

 

Evelio Rosero est né en 1958 à Bogotá. Journaliste, il est l’auteur d’une douzaine de romans, de recueils de poésie et de récits pour la jeunesse.

 

Les armées

2006/2008

 

 

Nous présentions, dans le numéro d’Espaces latinos de mai-juin dernier, Dans la ville des veuves intrépides, le roman, écrit en anglais par James Cañón. Il décrit un village colombien déserté par les maris et les fils pour cause de guérilla, dans lequel les femmes doivent jouer le rôle jusque là dévolu aux hommes. Devant la brutalité de la situation, Cañón avait choisi de prendre une certaine distance, et de faire alterner drame et comédie, ce qui n’enlevait rien à la profondeur des idées. Dans le premier roman traduit en français de Evelio Rosero, Colombien lui aussi, le décor est rigoureusement le même, le sujet est identique mais le ton est radicalement différent : richesse inépuisable de la littérature !

Tout commence par une vision paradisiaque : Ismael, le narrateur, instituteur à la retraite, mène à San José une vie à peu près idéale, en compagnie d’Otilia, sa compagne de toujours. Il occupe ses après-midi à cueillir ses oranges tout en reluquant discrètement sa jolie voisine qui se fait dorer, nue, au soleil. Il sait parfaitement qu’il habite la Colombie, un pays en pleine décomposition dans lequel la violence est partout. Partout, sauf à San José. On est vaguement informé d’affrontements dans les villages voisins, de disparitions et d’assassinats. Mais San José est resté en dehors de tout cela. Pourtant, peu à peu, un malaise se glisse.

Ismael, vieillissant, qui ne tarde pas à être confronté à la violence, à l’horreur et au doute, sent qu’il perd contact avec une réalité qu’il croyait définitive. Sa mémoire a tendance à s’effacer, il a de plus en plus de mal à reconnaître un voisin ou un notable du village. C’est par lui que nous découvrons tout  ce qui se passe et, étant donné la personnalité du narrateur, tout le récit se fait dans une espèce de brume. Phrases poétiques, égarement du narrateur, le lecteur est plongé dans un monde qui réunit un quotidien prosaïque et un espace onirique. L’un des principaux charmes du livre se trouve dans cette évocation d’un univers très réel qui semble être vu à travers un filtre.

Mais ce roman est avant tout très fort. On assiste à des scènes de violence, on nous dit clairement quelles sont les forces qui s’affrontent mais qu’il est impossible de distinguer les unes des autres : les paramilitaires, les narcotrafiquants, les guérilleros et l’armée officielle. Mais Evelio Rosero ne perd de vue à aucun moment l’aspect simplement humain, non seulement des personnages, mais aussi des événements : l’homme est le responsable des atrocités, il est aussi la victime de ces mêmes atrocités, peut-on choisir son camp ? Cela semble bien difficile, sinon impossible dans ces conditions.

Ainsi, après quelques heures pendant lesquelles la violence s’est déchaînée sur San José, le village, de façon unanime, oublie tout, presque immédiatement, que ce soit le sort de son voisin qui vient d’être enlevé, celui de sa femme, morte d’inquiétude. Le soulagement d’être encore en vie après ces heures d’apocalypse, passe avant tout le reste. Les horreurs auxquelles on vient d’assister sont telles qu’on finit tous par s’immuniser et par adopter un recul qui confine à l’indifférence. L’habileté de l’auteur est de faire partager de tels sentiments que l’on ne voudrait pas avoir par son lecteur… Et, peut-être, les personnages (et donc le lecteur) se réjouissent-ils trop vite.

Un autre talent du narrateur est de nous faire clairement sentir que San José n’est pas qu’un exemple isolé, mais représente bien non seulement la Colombie, en proie aux déchaînements de la brutalité mais aussi, au-delà, tout le continent latino-américain.

Evelio Rosero a déjà une œuvre romanesque importante. Il serait judicieux de faire connaître d’autres textes de lui au public français.

Les armées, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métailié, 159 p., 17 €.

 

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / ROMANCIERS COLOMBIENS / VIOLENCE / DICTATURE.

 

ROSEERO, Evelio Les armées

 

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

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